La syntaxe de la phrase complexe dans les langues créoles
(Ang. The Syntax of Complex Sentence in Creole Languages)

1. Introduction

Les études sur la phrase complexe ont connu une importante progression pendant les dernières années. En particulier, la définition de phrase complexe en tant que structure sémantique hiérarchisée impliquant plusieurs unités phrastiques (Van Valin et LaPolla 1997 ; Bybee et Noonan 2001 ; Cristofaro 2013) a peu à peu abouti à une remise en question de termes traditionnels tels que « proposition», « constituant », « coordination » et « subordination » en tant que concepts fondamentaux de la description syntaxique. Quoiqu’on dispose d’ores et déjà d’un nombre important de travaux sur différents types de phrases complexes dans certaines aires linguistiques (Kortmann 1996 ; Auwera 1998 ; Caron 2001, 2008 ; Vajda 2008) ainsi que dans des familles linguistiques particulières (Frajzyngier 1996), il n’existe à ce jour aucune étude typologique détaillée sur la syntaxe des phrases complexes dans les langues créoles. Ainsi, dans un ouvrage de référence tel que l’Atlas of Pidgin and Creole Language Structures (http://apicsonline.info/) qui avait pour but de recueillir des données synchroniques comparables sur de nombreuses langues créoles, très peu des 130 traits retenus concernent le domaine de la phrase complexe.

Compte tenu de cette pénurie d’études, l’ambition de cette opération de recherche est de réunir des chercheurs travaillant sur des langues créoles dont les bases lexicales proviennent de langues typologiquement variées (p.ex. français, portugais, anglais, arabe…), présentant différents substrats (p.ex. Niger-Congo, nilo-saharien, océanien) et parlées dans des contextes géographique différents (ex. Afrique, Caraïbe, Océan Indien, Océan Pacifique) afin de décrire et de comparer les phrases complexes dans ces divers créoles et ce dans une perspective typologique. Notons en outre que la diversité des créoles concernés par cette opération de recherche est particulièrement pertinente pour développer une réflexion innovante à deux niveaux différents.
(1) D’une part, l’échantillon de langues pris en compte contribuera à apporter de nouvelles données syntaxiques qui permettront d’affiner et d’améliorer les critères de définition de la phrase complexe en général et des divers types de phrases complexes (contenant des propositions « coordonnée » et « subordonnées », quelle que soit la valeur que l’on donne à ces termes, cf. ci-dessus).
(2) D’autre part, les comparaisons que nous nous proposons d’effectuer dans le domaine de la phrase complexe sur cet échantillon de langues créoles nous permettront d’accéder à une meilleure compréhension de l’expansion grammaticale impliquée par le processus de la créolisation (entendu ici comme le processus social de (passage d’un pidgin au statut de langue de première socialisation (nativization)) et donc de participer plus efficacement au débat sur le degré de spécificité typologique des langues créoles par rapport aux langues non-créoles.

2. Objectifs de l’opération de recherche

2.1. Les conjonctions : analyse des processus de grammaticalisation mis en jeu dans le développement des marques syntaxiques de la phrase complexe dans les langues créoles

Le processus de formation des créoles suppose nécessairement une rupture dans la transmission intergénérationnelle de leur langue lexificatrice suivie d’un processus de nativization (passage au statut de langue de première socialisation) qui ouvre des possibilités de développement diachronique qui ne sont pas envisageables dans des langues qui sont le produit d’une transmission intergénérationnelle « normale » (Comrie 2011). De ce fait, le débat théorique concernant les créoles a tourné depuis des années sur la question des origines des caractéristiques considérés comme propres aux langues créoles ; ce débat a notamment porté sur la présence dans ces langues créoles de traits linguistiques dits « universels » (Bickerton 1981) ou sur l’influence respective jouée par les différentes langues de superstrat (Chaudenson 2003) ou de substrat (Lefebvre 2011) dans la formation desdits créoles.

Par ailleurs, on peut remarquer que les études consacrées aux phrases complexes dans des langues non-créoles consacrent beaucoup d'importance aux processus de grammaticalisation ayant conduit à l’apparition des diverses conjonctions de coordination ou de subordination attestées (Mithun 1988 ; Noonan 1995 ; Caron 2001 ; Diessel 2004) : de ce fait, il semble légitime de se poser la question de la présence et de l’origine de tels morphèmes dans les langues créoles (voir aussi 2.3.).

Dans la plupart des cas, les morphèmes de coordination et de subordination des langues créoles ont été développés à partir d’éléments grammaticaux provenant de la langue lexificatrice, comme c’est le cas de la conjonction de subordination de but kedé du créole arabe de Juba, qui dérive d’une marque directive de l’arabe soudanais (Manfredi 2015). Cependant, dans certains contextes, les langues de substrat ou d’adstrat peuvent aussi jouer un rôle dans la grammaticalisation des phrases complexes. Ainsi, en créole portugais de Casamance, la proposition subordonnée de but peut être introduite par le morphème nti (en concurrence avec pa, dérivé du portugais), probablement issu d’une langue d’adstrat (atlantique ou mandingue, cf. Biagui et Quint 2013). Dans d’autres cas encore, le chemin de grammaticalisation des morphèmes de subordination est ambigu (semblant avoir témoigner d'un compromis entre le substrat et le lexificateur), comme l’illustre le cas de la conjonction de subordination complétive déclarative (ku)ma en créole de Guinée-Bissao et de Casamance (Kihm 1990), qui peut aussi bien dériver du portugais classique coma « comme », que du lexème mandingue kuma « parole » (l’utilisation d’un tel lexème pour produire une conjonction complétive déclarative étant un chemin de grammaticalisation typologiquement très courant ).

Afin de mieux évaluer ces cas de grammaticalisation, on se propose d’adopter, en ligne avec l’opération de recherche LC1 de l’axe 3 du LABEX-EFL, un cadre théorique multi-causal (Goury 2005) qui a comme ambition d’élargir le champ des causes possibles de l’expansion grammaticale des créoles en insistant sur l’hétérogénéité des facteurs impliqués dans le processus de créolisation.

2.2. Recherche de paramètres formels de coordination et de subordination dans les langues créoles

Les travaux consacrés à la description et à la comparaison des systèmes syntaxiques des langues du monde recourent abondamment aux concepts de coordination et de subordination, ainsi qu'à ceux de parataxe et d’hypotaxe. Il n'en demeure pas moins que la valeur d'usage de ces concepts dépend toujours des approches théoriques adoptées (p.ex. grammaire formelle, grammaire fonctionnelle-typologique…) ainsi que des langues auxquelles les différentes approches sont appliquées (Comrie 2008; Fabricius-Hansen et Wiebke Ramm 2008).

Indépendamment des approches choisies, le marquage du TAM est un des paramètres formels les plus couramment employés pour définir une relation de coordination et/ou de subordination entre une phrase matrice et une phrase enchâssée (Frajzyngier 1995 ; Cristofaro 2005 ; Nordström 2010). En effet, si la subordination établit fréquemment un rapport hiérarchique dans le marquage du TAM au moyen de formes verbales non-finies dans la phrase enchâssée, dans le cas de la coordination on relève généralement une autonomie syntaxique supérieure, laquelle s'exprime notamment par l’emploi de formes verbales finies (ou autonomes). Cependant, le contraste fini/non-fini manque souvent de pertinence dans le cas des langues créoles, étant donné qu’il est très rare que ces langues présentent que des formes spécifiques pour les verbes non-finis. Par conséquent, d’autres paramètres formels doivent être pris en compte au niveau verbal pour distinguer les phrases coordonnées des phrases subordonnées tels que par exemple la présence vs. l'absence d’un sujet pronominal dans la phrase enchâssée ou bien la présence vs. l'absence de marqueurs (particules préverbales, clitiques divers) de temps et d’aspect (cf. Maurer 1998 sur le papiamento).

Dans cette opération, nous nous appliquerons à approfondir les recherches sur ces points en se concentrant sur l'échantillon de langues créoles étudiées. Ce faisant, nous espérons aussi contribuer à redéfinir ou tout au moins à raffiner les outils descriptifs permettant de caractériser formellement la coordination et la subordination, en particulier dans les langues créoles.

2.3. Comparaison typologique avec les langues non-créoles

Cette partie de l’opération de recherche vise à comparer les caractéristiques formelles et sémantiques de la phrase complexe des langues non-créoles avec celles des langues créoles afin de vérifier l’hypothèse de la spécificité typologique de ces dernières (Bakker et al. 2011). A cet égard, les typologues travaillant sur la phrase complexe ont généralement mis en évidence le fait que les langues créoles semblent être caractérisées par l’absence de conjonctions de coordination et de subordination et donc par un usage particulièrement important de la juxtaposition comme stratégie syntaxique d’enchaînement (Cristofaro 2005). Cependant la validité de ces généralisations est à nuancer par le fait que lesdites généralisations sont toujours fondées sur des échantillons de langues créoles très restreints et, en tout cas, limitées à des créoles dont la base lexicale est constituée par des langues européennes (Ainsi, dans Cristofaro (2005), deux langues créoles sont prises en compte : le tokpisin et le negerhollands. Les deux ont une base lexicale germanique (anglaise pour le tok pisin, néerlandaise pour le negerhollands).

En contraste avec la vision réductionniste présentée ci-dessus de la phrase complexe dans les langues créoles, des variétés à base lexicale arabe comme le créole de Juba et le kinubi présentent de nombreuses conjonctions additives, adversatives, disjonctives et consécutives ainsi que des morphèmes de subornation dont les fonctions grammaticales sont seulement partiellement liées à celles de leur langue lexificatrice (Wellens 2005 ; Manfredi et Petrollino 2013 ; Miller et Manfredi en préparation). De même, les créoles à base lexicale portugaise de l'Afrique de l'Ouest (Upper Guinea Creoles) présentent un éventail de conjonctions de subordination souvent plus diversifié que celui de leur langue lexificatrice (Quint 2000, 2003). De ce fait, la prise en compte d'un échantillon plus diversifié de langues créoles pour caractériser la phrase complexe dans ces langues permettra de mieux comprendre ce en quoi consistent les spécificités (à compter qu'elles existent) desdites langues créoles dans ce domaine au regard des autres langues du monde.

3. Méthodologie

Compte tenu des objectifs descriptifs et comparatifs de cette opération de recherche, il sera en premier lieu nécessaire de se rendre sur le terrain afin de collecter des données de première main sur les phrases complexes dans différentes langues créoles. Cette recherche de terrain visera à la fois à recueillir des données produites par élicitation et des enregistrements oraux spontanés.

L’activité d’élicitation couvrira les différents domaines que l'on peut prendre en compte dans une étude consacrée à la phrase complexe (i.e. coordination, subordination, sérialisation verbale, etc.) et elle sera organisée sur la base de différents questionnaires à visée descriptive et comparative. Bien qu'à ce jour on dispose déjà de certains questionnaires dédiés à la phrase complexe (voir les questionnaire sur la complémentation https://www.eva.mpg.de/lingua/tools-at-lingboard/questionnaire/complement-clauses_description.php et sur les subordonnées adverbiales https://www.eva.mpg.de/lingua/tools-atlingboard/ questionnaire/adverbial-clauses_description.php de Kees Hengeveld), il sera nécessaire de développer collectivement (avec tous les participants du projet) d’autres outils d’élicitation pour affiner notre approche.

La vérifiabilité des données élicitées sera assurée par leur comparaison avec les enregistrements oraux spontanés mettant en jeu différentes situations de communication. Ces enregistrements oraux seront eux-mêmes traités en conformité avec les standards dans le domaine de la documentation linguistique production de corpus annotés.

Enfin, l’ensemble des données collectées sur le terrain constituera un ressource empirique pour la conception d’une base de données interrogeable consacrée à la phrase complexe dans les langues créoles et développée en collaboration avec l’opération de recherche LR-2.1 de l’axe 6 du LABEX-EFL. Cette base de données permettra d'effectuer des comparaisons des phrases complexes entre langues créoles ainsi qu'avec des langues noncréoles, en prenant en compte les différences formelles entre les catégories grammaticales à travers les langues et en les dépassant de manière contrôlée (Haspelmath 2010).

4. Références bibliographiques

  • Auwera, Johan van der (dir.) 1998. Adverbial Constructions in Languages of Europe. Berlin: Mouton de Gruyter.
  • Bakker, Peter, Aymeric Daval-Markussen, Mikael Parkvall et Ingo Plag. 2011. Creoles are typologically distinct from non-creoles. In Journal of Pidgin and Creole Languages, 26 : 5-42.
  • Biagui, Noël Bernard et Quint Nicolas. 2013. Casamance Creole. In S. M. Michaelis, P. Maurer, M. Haspelmath, M. Huber (Dir.). APiCS, The Survey of Pidgin and Creole Languages, Vol. II. Portugues-based, Spanish-based and French-based Languages. Oxford : Oxford University Press. 40-50
  • Bickerton, Derek. 1981. Roots of Language. Ann Arbor : Karoma.
  • Bybee, Joan et Michael Noonan (Dir.). 2001. Complex Sentence in Grammar and Discourse. Essays in Honour of Sandra A. Thompson. Amsterdam: John Benjamins.
  • Caron, Bernard. 2001. Complex Sentences in African Languages. A tentative typology of syntactic integration and its exponents. Communication présentée à la 32ème Annual Conference in African Linguistics, University of Berkeley, Mars 2001.
  • Caron, Bernard (Dir.). 2008. Subordination, dépendance et parataxe dans les langues africaines. Peeters : Louvain.
  • Chaudenson, Robert. 2003. La créolisation: Théories, applications, implications. Paris: l’Harmattan.
  • Comrie, Bernard. 2008. Subordination, coordination: Form, semantics, pragmatics. In E. Vajda (Dir.), Subordination and Coordination Strategies in North Asian Languages. Amsterdam: Benjamins. 1-16.
  • Comrie, Bernard. 2011. Creoles and language typology. In C. Lefebvre (Dir.), Creoles, their Substrates, and LanguageTypology. Amsterdam : John Benjamins. 599 - 611.
  • Cristofaro, Sonia. 2005. Subordination. Oxford: Oxford University Press.
  • Diessel, Holger. 2004. The Acquisition of Complex Sentences. Cambridge: Cambridge University Press.
  • Fabricius-Hansen et Wiebke Ramm (Dir.) 2008. ‘Coordination’ versus ‘Subordination’ in Sentence and Text. A Cross-Linguistic Perspective. Amsterdam: John Benjamins.
  • Frajzyngier, Zygmunt. 1995. A functional theory of complementizers. In J. Bybee and S. Fleischman (Dir.), Modality in Grammar and Discourse. Amsterdam: John Benjamins. 473-502.
  • Frajzyngier, Zygmunt. 1996. Grammaticalization of Complex Sentence. A Case Study in Chadic. Amsterdam: John Benjamins.
  • Goury, Laurence. 2005. Langues créoles : état des lieux des recherches et propositions pour une approche multicausale de leur genèse. In Traces, 47: 83-95.
  • Haspelmath, Martin. 2004. Coordinating Constructions: An Overview. In M. Haspelmath (Dir.), Coordinating Constructions. Amsterdam: Benjamins. 3-40.
  • Haspelmath, Martin. 2010.Comparative concepts and descriptive categories in crosslinguistic studies. In Language 86 (3) : 663-687.
  • Kihm, Alain. 1990. Complementizer, verb, or both? Kriyol kuma. In Journal of Pidgin and Creole Languages 5: 53-70.
  • Kortmann, Bernd. 1996. Adverbial Subordination. A Typology and History of Adverbial SubordinatorsBased on European Languages. Berlin: Mouton de Gruyter.
  • Lefebvre, Claire (Dir.). 2001. Creoles, their Substrates, and Language Typology. Amsterdam: John Benjamins.
  • Manfredi, Stefano et Sara Petrollino. 2013. Juba Arabic. In S. M. Michaelis, P. Maurer, M. Haspelmath, M. Huber (Dir.), APiCS, The Survey of Pidgin and Creole Languages, Vol. III. Contact Languages based on Languages from Africa, Asia, Australia, and the Americas. Oxford : Oxford University Press. 54-66.
  • Manfredi, Stefano. 2015. Adverbial Subordinators in Juba Arabic and Ki-Nubi. Communication présentée au Summer Meeting of the Society of Pidgin and Creole Linguistics, Université de Graz, Juliet 2015.
  • Maurer, Philippe. 1988. Les modifications temporelles et modales du verbe dans le papiamento de Curaçao (Antilles Néerlandaises). Avec une anthologie et un vocabulaire papiamento-français. (Kreolische Bibliothek, 9.) Hamburg: Buske.
  • Miller, Catherine et Stefano Manfredi. En préparation. Arabi Juba: un pidgin-créole du Soudan du Sud. Louvain / Paris : Peeters.
  • Mithun, Marianne. 1988. The Grammaticization of Coordination. in J. Haiman et S. A. Thompson, (Dir.), Clause Combining in Grammar and Discourse, Amsterdam / Philadelphie, John Benjamins. 331-359.
  • Noonan, Michael. 1985. Complementation. In T. Shopen (Dir.), LanguageTypology and Syntactic description. Cambridge: Cambridge University Press. 42-140.
  • Nordström, Jackie. 2010. Modality and Subordinators. Amsterdam: John Benjamins.
  • Quint, N. 2000. Grammaire de la langue cap-verdienne. Paris : L'Harmattan.
  • Quint, N. 2003. Parlons capverdien. Paris : L'Harmattan.
  • Quint, N. 2008. Coordination et parataxe en capverdien moderne (dialecte santiagais ou badiais). In B. Caron, Ed. Subordination, dépendance et parataxe dans les langues africaines. Louvain / Paris : Peeters. 29-48.
  • Vajda, Edward. 2008. Subordination and Coordination Strategies in North Asian Languages. Amsterdam: Benjamins.
  • Van Valin, Robert et Randy LaPolla. 1997. Syntax: Structure, Meaning, and Function. Cambridge: Cambridge UniversityPress.
  • Wellens, Ineke. 2005. The Nubi Language of Uganda : an Arabic Creole in Africa. Leiden : Brill.